samedi 19 mai 2018

Cold War et Leto, Cannes 2018 : La guerre sera froide et l'été, chaud

Histoire d'ouvrir les paris sur le palmarès de ce soir, samedi 19 mai, et d'aller au-delà du réflexe "tiens encore des mélos de l'Est en noir et blanc", retour sur les deux films qui ont fait souffler un vent d'Est sur la sélection.

Avec Cold War (Zimna Wojna en V.O), Pawel Pawlikowski renforce son aura internationale, obtenue avec Ida, oscar du meilleur film étranger en 2014. Surtout, il confirme qu'à 60 ans, avoir renoué avec la complexité et les blessures de son pays d'origine, aura donné une dimension nouvelle à son cinéma.


Jusqu'à Ida, l'itinéraire du réalisateur fut certes marqué par son intérêt pour les aléas historiques de l'Est de l'Europe. Ainsi, au cours de sa première carrière de documentariste, il leur consacra pas moins de quatre opus : From Moscow to Pietushki with Benny Yerofeyev (1990) allait à la rencontre d'une Russie soviétique en pleine décomposition, en suivant les trace d'un roman de Benedikt Yerofeyev. Même procédé narratif pour Dostoevsky's Travels (1991). Avec Serbian Epics (1992), Pawlikowski suivait les délires d'un génocidaire en puissance, Radovan Karadzic, tandis que Tripping with Zhirinovsky collait aux basques d'un histrion nationaliste alors en pleine ascension.


Mais pour lui qui avait quitté avec sa mère la Pologne grise de la fin des années Gomułka, âgé d'à peine quatorze ans, une certaine distance à ce sujet si personnel prévalait encore, facilitée par son implantation dans une métropole globale telle que Londres. Et cependant, ses premiers longs métrages de fiction, Last Resort et My Summer of Love, dont l'action se déroule respectivement dans le Kent et le Yorkshire, préfigurent des oeuvres se confrontant plus directement au passé du réalisateur.

Ainsi, dans Last Resort (2000), une femme débarque seule avec son enfant depuis la Russie, pour retrouver un amant qui ne viendra pas, et se trouve contrainte de demander l'asile. Quant à My Summer of Love, qui explore des amours lesbiennes entre deux jeunes femmes issues de milieux différents, il doit son succès couronné d'un BAFTA à l'alchimie entre les deux actrices (dont Emily Blunt, alors parfaite inconnue) obtenue lors du premier essai en jouant une scène de danse inspirée d'Anna Pavlova, danseuse des Ballets russes (la mère de Pawlikowski était elle-même ballerine en Pologne).


Après la mort de son épouse, le réalisateur quitte Londres, s'égare un temps à Paris (La Femme du Ve, d'après Douglas Kennedy, 2011), avant de finalement s'installer à Varsovie, à quelques rues de sa maison natale. Là, dans cette ville forgée par l'histoire, il trouve "la simplicité et la cohérence" qu'il recherche à cette étape de son existence. 

Une cohérence sans doute inspirée par la possibilité de mettre des lieux sur les récits familiaux et les souvenirs d'enfance, mais aussi des mots sur les maux de la Pologne. D'où le caractère presque didactique d'Ida, manuel de l'âme polonaise de l'après-guerre. La critique en aura surtout retenu les images presque trop belles et la tristesse des paysages et destins de la Pologne de cette époque (les années 1960). Or, on y lit aussi la soudaine émancipation des femmes, que l'héroïne refuse d'embrasser, et les effets de la brève libéralisation du régime (la scène du dancing de province).

Dans cet itinéraire, Cold War est donc un film de la maturité. Celle d'un réalisateur qui s'attaque de front aux fantômes et récits familiaux : ici le destin de ses propres parents, séparés par le rideau de fer et avec lui, le thème plus universel de l'exil et de l'insoluble tension entre ceux qui choisissent de rester et ceux qui décident de partir. Un thème qui continue de déchirer à la fois les mémoires familiales et la mémoire collective. Pawlikowski lui-même ne s'y trompe pas, qui s'estime black-listé par le pouvoir ultra conservateur de Varsovie, coupable d'agiter ainsi les consciences inquiètes. Voilà pour ceux (il y en a) qui n'y verraient qu'un mélo maîtrisé...


De l'alcool, de la musique, des histoires d'amour contrariées et de l'ambivalence historique, il y en a également à revendre dans Leto (L'Eté en VF), la claque punk de Kirill Serebrennikov. Comme Pawlikowski, le réalisateur Russe aura enflammé la croisette avec le récit - à mille lieux du simple biopic - consacré à la rockstar du soviétisme tardif, Viktor Tsoi. Issu d'une famille originaire des confins de l'extrême orient russe, d'où un patronyme à consonance coréenne, Viktor Tsoi émerge sur la scène rock underground soviétique au début des années 1980, à la tête du groupe Kino. 

Celui-ci demeure confidentiel, diffusé sur des cassettes pirates, jusqu'à la Perestroika inaugurée en 1985. Les thèmes de Kino, sur les amours et la vie des jeunes  "hooligans-toxicomanes-associaux" selon la terminologie soviétique et sur le mal-être d'une jeunesse aspirant à la liberté totale, sont bien en phase avec l'époque et élargissent considérablement l'audience du groupe à travers l'URSS. La participation de Tsoi à plusieurs films indépendants sur le rock russe et la scène alternative, à la fin des années 1980, puis son décès brutal dans un accident de voiture près de sa datcha en Lettonie, en 1990, achèvent de construire sa légende.



On retrouve tous ces ingrédients romanesques dans le film de Serebrennikov, issu peu ou prou de la même génération et lui même figure de la scène alternative du début des années 1990. Mais comme pour Cold War pour la Pologne, au-delà du mélo situé historiquement, Leto, dont le titre fait référence à une saison flamboyante et brève comme la carrière de Tsoi, renvoie a des thèmes profonds de la psyché collective post-soviétique. Ceux, en particulier, de l'intégrité, d'une voie/voix russe à porter dans la culture de masse mondiale et des marges versus "ceux d'en haut". Pas étonnant que l'oeuvre de Serebrennikov résonne dans la Russie poutinienne et que celui-ci l'ait fait mettre aux arrêts domiciliaires. 

Et pour une fois, la vérité était dans la (Komsomoloskaia) Pravda, qui écrivait au soir de sa mort "Tsoi est plus porteur de sens auprès des jeunes que tout politicien, célébrité ou écrivain. C'est parce que Tsoi n'a jamais menti et n'a jamais retourné sa veste. Il était et resta lui-même. Vous ne pouvez pas ne pas le croire… Tsoi est le seul rockeur qui ne présente aucune différence entre son image et sa vie réelle, il vivait de la façon dont il chantait… Tsoi est le dernier héros du rock". Le dernier album du dernier héros du rock, intitulé l'Album noir, sortit dans les bacs la dernière année d'existence de l'URSS, en 1991.


Viktor Toi (le vrai) et les membres du groupes Kino. Crédit photo: Viktor Toi / Facebook

Sources: 
Komsomolskaïa Pravda (17.08.1990)
The Guardian (18.09.2014)
Gazeta Wyborcza (19.06.2018)